« HAÏTI N’EST PLUS EN CRISE : L’ÉTAT EST VIDÉ DE SA SUBSTANCE » – MICHEL SOUKAR DRESSE UN CONSTAT SANS APPEL

Dans un entretien sans complaisance accordé à la journaliste Nancy Roc, l’historien Michel Soukar déconstruit les illusions d’un pluralisme politique factice et d’une souveraineté de façade. Selon lui, le système haïtien, miné par la prédation et une dépendance chronique, a atteint un point de rupture. Seule une refondation en profondeur de l’État pourrait rompre ce cycle.

Il arrive un moment où les mots ne suffisent plus. Où parler de « crise » relève presque du réflexe. Pour Michel Soukar, Haïti a franchi ce seuil : les notions mêmes d’État, de démocratie ou de souveraineté ne correspondent plus à la réalité observée. Ce qu’il décrit, ce n’est pas une défaillance passagère, mais l’épuisement d’un modèle à bout de souffle.

Cet affaiblissement plonge ses racines dans une constante historique : la vie politique haïtienne s’est construite autour de figures providentielles, au détriment d’un projet collectif. À cela s’ajoute une fragmentation du champ politique qui affaiblit toute cohésion nationale et transforme le pays en un espace d’intérêts concurrents.

L’ILLUSION DU PLURALISME

Le 26 mars dernier, le Conseil électoral provisoire annonçait l’agrément de 282 partis sur plus de 320 enregistrés. Un chiffre qui, ailleurs, pourrait traduire une vitalité démocratique. En Haïti, il révèle plutôt une désagrégation du système politique.

Pour Michel Soukar, cette prolifération reflète un éclatement des ambitions individuelles : le projet de société cède la place à des intérêts personnels. Ce foisonnement ne nourrit pas le débat, il le brouille ; il ne structure pas la pensée politique, il la disperse.
« L’enjeu est essentiellement électoral et non programmatique », résume-t-il.

UN ÉTAT VIDÉ DE SA SUBSTANCE

La crise dépasse largement le cadre partisan. « La source du pouvoir en Haïti ne réside plus dans le peuple », affirme l’historien. À sa place, un enchevêtrement d’intérêts – oligopoles économiques, réseaux internationaux et élites locales déconnectées – impose sa logique.

« Entre dirigeants et dirigés, il n’y a plus de dialogue. » Le citoyen, relégué en marge, en vient à percevoir l’État comme étranger, voire hostile.

Dans ce vide, la société se fragmente davantage : classes moyennes affaiblies, monde rural exclu des centres de décision, population urbaine précaire en expansion. C’est dans ce contexte que s’alimentent à la fois les acteurs politiques et les groupes armés. Depuis le retour de Jean-Bertrand Aristide en 1994, cette dynamique s’est renforcée.
« Haïti évolue dans une souveraineté sous tutelle, où l’État ne pilote plus : il gère l’urgence », souligne Soukar.

LE CHAOS COMME ABOUTISSEMENT

« La situation actuelle ressemble à un film d’horreur qui se prolonge ». Pour l’historien, ce chaos n’est pas accidentel : il résulte de contraintes structurelles accumulées sur plusieurs générations.

L’héritage colonial, analysé notamment par Placide David dans L’héritage colonial, montre que l’indépendance n’a pas supprimé les mécanismes de domination, mais les a transformés. L’État s’est mué en instrument de captation, tandis que la politique s’est réduite à une lutte pour l’accès aux ressources.

« Lorsqu’une grande partie de la population est exclue du projet de société, elle finit par s’en détacher, ouvrant la voie à l’anarchie. Nous buvons le thé que nous avons nous-mêmes préparé », tranche-t-il.

Son constat est sévère : « Nos difficultés tiennent aussi à des dirigeants souvent incultes et moralement défaillants. Confier le pouvoir à des inaptes conduit inévitablement au naufrage. »

SORTIR DE L’IMPASSE

Pour Michel Soukar, tout commence par une clarification essentielle :
« Une transition n’est pas une simple parenthèse entre deux élections. C’est le moment où l’on remplace un système obsolète par un nouveau. »

Or, depuis 1986, Haïti n’aurait jamais connu de véritable transition. « On a changé de conducteur, mais le moteur est resté défectueux. »

L’obsession électorale constitue, selon lui, une erreur majeure :
« Penser que les élections peuvent, à elles seules, résoudre la crise haïtienne est une illusion. »

Sans institutions solides, les scrutins ne font que légitimer le désordre. « Il ne s’agit pas de trouver un nouveau président, mais un architecte capable de rebâtir l’État. »

Faute d’un tel sursaut, le pays risque de rester prisonnier de ses propres contradictions. Car, conclut-il, si Haïti peut tourner en rond, l’histoire, elle, finit toujours par trancher.

Fritz Gerald Hussein VALME

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